L’effet des coûts irrécupérables : pourquoi est-il si difficile d’abandonner ce dans quoi nous avons déjà tant investi ?
Du temps, de l’argent, des efforts, parfois des années d’espoir… Plus nous avons investi dans une situation, plus il peut devenir difficile de nous en détacher. Même lorsqu’elle ne nous convient plus.
« Je ne peux pas arrêter maintenant, après tout ce que j’ai fait. »
Cette phrase peut concerner un projet professionnel, des études, une relation ou simplement un abonnement que nous n’utilisons jamais. Elle exprime une difficulté familière : décider en fonction de ce que nous avons déjà engagé, plutôt qu’en fonction de ce que la suite pourrait nous apporter.
En psychologie de la décision, ce phénomène porte un nom : l’effet des coûts irrécupérables, ou sunk cost effect.
L’effet des coûts irrécupérables qui en résulte a été étudié dans diverses disciplines, notamment la psychologie (p. ex., Astebro et al., 2007 ; Strough et al., 2008), la sociologie (p. ex., Janssen et al., 2003), la gestion (p. ex., Conlon et Garland, 1993 ; Keil et al., 2000), le marketing (p. ex., Soman et Cheema, 2001 ; Soman et Gourville, 2001), l’économie industrielle (p. ex., Manez et al., 2009) et la finance (p. ex., Guler, 2007).
Que sont les coûts irrécupérables ?
Un coût irrécupérable est un investissement passé que nous ne pouvons plus récupérer, quelle que soit notre décision actuelle : de l’argent dépensé, du temps écoulé ou des efforts déjà fournis.
L’effet apparaît lorsque cet investissement nous pousse à poursuivre une activité alors que ses perspectives présentes ne suffisent plus à justifier notre engagement. Les travaux fondateurs d’Arkes et Blumer (1985) ont étudié cette tendance à continuer après avoir investi de l’argent, du temps ou des efforts.
Le passé devient alors un argument pour engager davantage de ressources :
« Puisque j’ai déjà tellement donné, je dois continuer. »
Pourtant, poursuivre ne nous rend pas automatiquement ce que nous avons déjà dépensé.
Le bus qui ne vient pas
Imaginons que vous attendiez un bus depuis vingt minutes. Votre destination se trouve à dix minutes à pied, et vous ne savez pas quand le bus arrivera.
Vous pourriez partir à pied. Mais une pensée vous retient :
« Si je pars maintenant, j’aurai attendu vingt minutes pour rien. »
Ces vingt minutes sont déjà écoulées. La décision à prendre concerne les prochaines minutes : marcher, ou continuer à attendre en tenant compte des informations disponibles.
Si une application annonce l’arrivée du bus dans une minute, patienter peut être pertinent. Si rien n’indique son arrivée, le temps déjà passé à l’arrêt ne suffit pas à justifier une attente supplémentaire.
Les vacances déjà payées
Vous avez réservé un séjour non remboursable. Entre-temps, vos envies ont changé : vous êtes épuisé, le programme ne vous attire plus et partir entraînerait d’autres dépenses.
Vous vous dites pourtant :
« J’ai payé, donc je dois y aller. »
Le prix du séjour reste perdu si vous renoncez. Mais partir uniquement pour justifier cette dépense peut ajouter des coûts : transport, repas, fatigue ou jours de congé.
La recherche distingue notamment les décisions d’utiliser quelque chose déjà payé et celles de continuer à investir dans un projet. L’influence des coûts passés varie selon le contexte et le type de décision (Roth, Robbert, & Straus, 2015).
Une question devient alors utile : ce séjour vaut-il encore ce qu’il me demandera à partir d’aujourd’hui ?
Pourquoi est-il si difficile de changer de direction ?
Renoncer peut nous donner l’impression de gaspiller. Dans leurs expériences, Arkes et Blumer ont notamment mis en évidence le rôle du désir de ne pas paraître gaspilleur dans l’effet des coûts irrécupérables (1985).
Dans la vie quotidienne, d’autres préoccupations peuvent se mêler à cette impression :
- reconnaître qu’une décision n’a pas produit le résultat espéré ;
- expliquer un changement à notre entourage ;
- abandonner un avenir que nous avions imaginé ;
- accepter que certains efforts ne seront pas récompensés comme prévu.
Ces questions dépassent le calcul financier. Elles peuvent toucher notre identité : « Qui suis-je si je renonce à ce projet ? »
Quand nous avons investi de l’espoir
Dans une relation ou un projet personnel, nous pouvons avoir engagé bien davantage que du temps : de la confiance, des compromis et une représentation de notre avenir.
La pensée « j’ai déjà consacré tant d’années à cette histoire » peut alors peser lourd.
Mais la durée passée ne permet pas, à elle seule, de décider de la suite. Pour réfléchir à une relation, il faut aussi considérer ce qui se passe aujourd’hui : le respect, la sécurité, la réciprocité et les possibilités concrètes de changement.
Changer de direction n’efface pas ce qui a été vécu. Une expérience peut avoir compté et ne plus correspondre à nos besoins actuels.
Persévérer ou s’enfermer ?
Continuer malgré une difficulté peut être un choix cohérent. Un apprentissage demande du temps ; un projet peut traverser une période compliquée tout en conservant de bonnes perspectives.
La distinction se trouve dans les raisons qui soutiennent notre décision.
Persévérer, c’est pouvoir identifier des raisons actuelles de continuer : un objectif qui compte encore, des progrès observables, des perspectives plausibles et un coût acceptable.
L’effet des coûts irrécupérables peut intervenir lorsque notre principal argument devient :
« J’ai déjà trop investi pour arrêter. »
Quelques questions pour retrouver une marge de choix
Lorsque cette pensée revient, prenez un moment pour vous demander :
- Si je découvrais cette situation aujourd’hui, est-ce que je choisirais de m’y engager ?
- Quelles raisons actuelles me donnent envie de continuer ?
- Que me coûtera la poursuite en temps, en argent et en énergie ?
- Quels changements concrets rendraient cet engagement satisfaisant ?
- Puis-je ajuster mon engagement, faire une pause ou fixer une date de réévaluation ?
Il n’est pas toujours nécessaire de choisir immédiatement entre tout poursuivre et tout abandonner. Définir des critères et une échéance peut aider à sortir d’une décision guidée uniquement par le passé.
Vous ne pouvez pas modifier les ressources déjà engagées. Vous pouvez encore choisir à quoi consacrer les prochaines.
Vous avez du mal à prendre une décision ou à vous détacher d’une situation dans laquelle vous avez beaucoup investi ?
Prenez rendez-vous pour en parler et explorer les choix qui s’offrent à vous.